Mercredi 11 août 2010
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Jeanne Cherhal en est à son quatrième album. Le premier est un live enregistré en 2001
à l'Olympic de Nantes. On y découvre une chanteuse hors normes qui ne s'écoute pas chanter, pour un résultat jubilatoire. Le suivant, "Douze fois par an" lui a valu une Victoire de la musique et
la rencontre d'un plus large public. Nous n'essaierons pas de trouver la chanson qui symboliserait cet album, elles sont toutes la preuve qu'un auteur d'exception est né. En 2006, "L'eau" est le
dernier album qu'elle signera sous le label Tôt ou Tard. Des textes plus épurés, des arrangements plus précis, et encore quelques joyaux.
Si l'on devait trouver un qualificatif commun à ces trois albums, ce serait "surprenants". Que ce soit
par les thèmes de ses chansons, les angles d'attaque choisis, les mots qu'elle met dessus, où sa façon de les chanter, Jeanne est la reine des territoires inexplorés. Des thèmes toujours très
précis, et qu'on n'aurait jamais imaginés faire l'objet de chansons. Et pourtant, une fois l'effet de surprise estompé, on prend conscience que ces chansons apparemment très personnelles nous
laissent comme un goût d'essentiel. De ses colères, de ses questionnements, de ses craintes, de ses expériences naissent des morceaux d'une grande justesse.
Ce sentiment ne vaut pas pour "Charade", paru chez Barclay en mars dernier. Un album qui se veut concept,
et qui ne semble pas avoir été pensé de la même manière que les précédents. Cette fois-ci, le plus surprenant est le changement de cap de la chanteuse, et non les chansons. Quand une chanteuse
s'inquiète de ce qu'on dit d'elle, rien n'est plus pareil. Le centre se déplace des chansons vers la chanteuse. La chanteuse n'est plus au service des chansons, les chansons sont au service de la
chanteuse. L'ordre des choses est bousculé, tout est différent.
Mais personne n'échappe jamais vraiment à son propre talent. Aussi longues que soient vos jambes, chère
Jeanne, elles ne courent pas aussi vite que votre plume, et n'arrivent qu'en deuxième position sur la liste de vos atouts. Plus rien ne me fera mal est sur le dernier album, et
elle est remarquable. Surprenante. On apprend dans les interviews que cette chanson est arrivée à la fin de l'enregistrement de "Charade", à la demande de Yann Arnaud (ingénieur du son). Jeanne
confie ne pas encore trop savoir ce qu'elle a voulu dire dans ce texte. Peut-être est-ce quand la chanteuse a fini par s'oublier que la meilleure chanson de cet album a pu voir la jour. Une
chanson fleuve comme Jeanne sait si bien les faire. Un débit de mots qui semble ne jamais devoir finir, un peu comme la vie, croit-on quand on n'a que trente ans.
"Les vieux ne rêvent plus, leurs livres s'ensommeillent, leurs pianos sont fermés", disait gravement
Jacques Brel. Qui ne s'est jamais demandé en visitant ses aïeux vieillissants s'il connaitrait un jour l'indifférence satisfaite de celui qui regarde sa vie accomplie et attend la mort. Une
sérénité dont on ne sait pas si on doit l'envier, et qu'on a beaucoup de peine à imaginer. Vraiment, arrête-t'on un jour d'avoir mal?
"Quand j'aurai fait de mon ventre un royaume, un cœur, un centre
Et puisé, épuisée tout ce qui s'y trouvait, plus rien ne me fera mal
Quand j'aurai démaquillé, quand j'aurai déshabillé
Ce corps assagi de tout sous le ciel trop doux, plus rien ne me fera mal
Quand j'aurai coupé mes pages en confettis de passage
Et livré, délivrée tout ce qui s'y cachait, plus rien ne me fera mal"
Et là, surprise, il nous reste comme un goût d'essentiel.
http://www.jeannecherhal.net/