Mercredi 11 août 2010 3 11 /08 /Août /2010 21:59
Jeanne Cherhal en est à son quatrième album. Le premier est un live enregistré en 2001 à l'Olympic de Nantes. On y découvre une chanteuse hors normes qui ne s'écoute pas chanter, pour un résultat jubilatoire. Le suivant, "Douze fois par an" lui a valu une Victoire de la musique et la rencontre d'un plus large public. Nous n'essaierons pas de trouver la chanson qui symboliserait cet album, elles sont toutes la preuve qu'un auteur d'exception est né. En 2006, "L'eau" est le dernier album qu'elle signera sous le label Tôt ou Tard. Des textes plus épurés, des arrangements plus précis, et encore quelques joyaux.

Si l'on devait trouver un qualificatif commun à ces trois albums, ce serait "surprenants". Que ce soit par les thèmes de ses chansons, les angles d'attaque choisis, les mots qu'elle met dessus, où sa façon de les chanter, Jeanne est la reine des territoires inexplorés. Des thèmes toujours très précis, et qu'on n'aurait jamais imaginés faire l'objet de chansons. Et pourtant, une fois l'effet de surprise estompé, on prend conscience que ces chansons apparemment très personnelles nous laissent comme un goût d'essentiel. De ses colères, de ses questionnements, de ses craintes, de ses expériences naissent des morceaux d'une grande justesse. 

Ce sentiment ne vaut pas pour "Charade", paru chez Barclay en mars dernier. Un album qui se veut concept, et qui ne semble pas avoir été pensé de la même manière que les précédents. Cette fois-ci, le plus surprenant est le changement de cap de la chanteuse, et non les chansons. Quand une chanteuse s'inquiète de ce qu'on dit d'elle, rien n'est plus pareil. Le centre se déplace des chansons vers la chanteuse. La chanteuse n'est plus au service des chansons, les chansons sont au service de la chanteuse. L'ordre des choses est bousculé, tout est différent.

Mais personne n'échappe jamais vraiment à son propre talent. Aussi longues que soient vos jambes, chère Jeanne, elles ne courent pas aussi vite que votre plume, et n'arrivent qu'en deuxième position sur la liste de vos atouts. Plus rien ne me fera mal est sur le dernier album, et elle est remarquable. Surprenante. On apprend dans les interviews que cette chanson est arrivée à la fin de l'enregistrement de "Charade", à la demande de Yann Arnaud (ingénieur du son). Jeanne confie ne pas encore trop savoir ce qu'elle a voulu dire dans ce texte. Peut-être est-ce quand la chanteuse a fini par s'oublier que la meilleure chanson de cet album a pu voir la jour. Une chanson fleuve comme Jeanne sait si bien les faire. Un débit de mots qui semble ne jamais devoir finir, un peu comme la vie, croit-on quand on n'a que trente ans.

"Les vieux ne rêvent plus, leurs livres s'ensommeillent, leurs pianos sont fermés", disait gravement Jacques Brel. Qui ne s'est jamais demandé en visitant ses aïeux vieillissants s'il connaitrait un jour l'indifférence satisfaite de celui qui regarde sa vie accomplie et attend la mort. Une sérénité dont on ne sait pas si on doit l'envier, et qu'on a beaucoup de peine à imaginer. Vraiment, arrête-t'on un jour d'avoir mal? 

"Quand j'aurai fait de mon ventre un royaume, un cœur, un centre
Et puisé, épuisée tout ce qui s'y trouvait, plus rien ne me fera mal

Quand j'aurai démaquillé, quand j'aurai déshabillé
Ce corps assagi de tout sous le ciel trop doux, plus rien ne me fera mal
 
Quand j'aurai coupé mes pages en confettis de passage
Et livré, délivrée tout ce qui s'y cachait, plus rien ne me fera mal"


Et là, surprise, il nous reste comme un goût d'essentiel.
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http://www.jeannecherhal.net/
Par Pauline Bureau
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Mercredi 28 juillet 2010 3 28 /07 /Juil /2010 20:58

 

 

 

   Depuis le mois de mai dernier, Albin de la Simone teste une nouvelle formule de ses concerts. Le principe est simple, il est seul sur scène avec ses claviers et sa guitare. Aucun instrument n'est amplifié, et aucun micro en vue. Les grosses guitares et les solos de saxo n'étant certes pas beaucoup plus présents sur ses tournées passées, les fidèles sont habitués à écouter des chansons présentées dans leur plus simple appareil. On monte toutefois d'un cran sur l'échelle de l'infiniment petit.

 

   Vertige de l'amour d'Alain Bashung en guitare/voix. Une chanson qu'on a tant entendue apparemmment. Et pourtant on se surprend à éprouver les émotions d'une première écoute. La voix est mise au premier plan pour la redécouverte d'un texte et de ce sens de la formule si singulier. Le style d'écriture d'Albin de la Simone se rapproche de celui de Bashung par sa dimension ludique, son gout pour la formule qui fait mouche. Si le lieu commun voudrait que l'écriture d'un bon texte se fasse dans la souffrance, on sent bien que ça ne doit pas être tout à fait le cas chez Albin de la Simone. On devine un plaisir malin à placer des expressions uniquement parce qu'elles l'amusent ("les frères Jacques de l'assassinat" en première ligne). Il doit d'ailleurs la vivacité de ses textes à cette aptitude à jouer avec le langage, qu'on remarque déjà à ses débuts, mais tout particulièrement sur le dernier album.

 

   C'est donc dans cette petite salle du 11ème arrondissement de Paris, dans une chaleur moite, et plongés dans l'obscurité qu'Albin de la Simone nous a chuchoté "Et au fond vous m'entendez?". Et nous lui avons susurré avec un enthousiasme non dissimulé que oui, on l'entendait mieux que jamais. Une sélection de chansons extraites des trois albums se succèdent dans cet espace confiné et sans secrets, où l'on entend les réactions de chacun. La prise en charge spontanée des choeurs par quelques voix éparpillées nous apprend que celles-ci ont déjà fredonné les chansons de Bungalow un certain nombre de fois. Des rires surpris désignent ceux qui diront en sortant qu'il faudrait vraiment qu'ils écoutent les albums des débuts. Le pschitt d'une canette qu'on décapsule dénonce celle qui a pensé qu'elle allait s'accorder un entracte, et que ce serait sur cette chanson. La voix s'élevant épisodiquement du siège voisin pour chanter quelques mots nous renseigne sur les morceaux de textes favoris de son propriétaire. Et les applaudissements toujours soutenus à la fin de chaque chanson ne nous laissent aucun doute sur le fait que tout le monde est en train de passer une très belle soirée.

 

On insiste souvent, et avec raison, sur les talents de musicien et d'arrangeur d'Albin de la Simone. Mais ce qui fait l'évidence ici, et encore plus que d'habitude, ce sont ses talents d'auteur. Comme illustration parfaite, évoquons la première partie du spectacle, hors-du-commun inutile de le préciser. Albin nous confie qu'il est fasciné par les musiques de films et qu'il aimerait beaucoup s'essayer à cette discipline. Toutefois, il préfère ne pas s'embarrasser des exigences d'auteurs, de producteurs et de réalisateurs. On n'est jamais mieux servi que par soi-même. Il a donc écrit lui-même quelques scènes de films, et en parallèle la musique qui l'illustre. Une comédienne, perchée sur un tabouret et éclairée d'un projecteur, nous lit avec grand talent quelques uns de ces textes. A la fin de chaque scène, la lumière s'éteint et Albin lance la musique correspondante. A nous de créer les images. Et ça marche.

 

Albin de la Simone sera de nouveau à la Loge au mois d'octobre.

Réservez vos places ici: 

http://www.lalogeparis.fr/programmation/125_albin-de-la-simone.php

 

http://www.cinq7.com/fr/artiste/7-albin-de-la-simone.html

Par Pauline Bureau
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Dimanche 25 juillet 2010 7 25 /07 /Juil /2010 17:10

 

 

 

 

 

 

 

 

   Un album qui s'écoute comme on lit un recueil de nouvelles. Voilà l'objectif de Bastien Lallemant qui nous livre ici un album de grande qualité, certainement l'un des meilleurs qu'il m'ait été donné d'entendre cette année. Si on devait lui trouver une famille artistique, il serait de ceux qui disent beaucoup car ils disent juste ce qu'il faut. 

 

   "Et chaque meuble se souvient / Dans cette chambre sans berceau / Des éclats des vieilles tempêtes". Je lisais récemment un livre d'entretiens dans lequel Albin de la Simone citait ces vers de Jacques Brel. Le drame d'une vie exprimé en trois vers, trois vers chantés dont on ressort comme d'un roman de 600 pages. La force et la beauté de l'album de Bastien Lallemant résident dans la puissance évocatrice stupéfiante de ses chansons. Des mélodies simples et élégantes. Une voix de conteur à la Gainsbourg. Des arrangements raffinés et pour cause, les enthousiasmants Bertrand Belin et Albin de la Simone sont aux commandes.

 

   Cet album se veut hommage au roman noir, genre auquel il emprunte les codes fondateurs. L'ambiguïté des personnages, l'esthétique des paysages, la précision des dialogues. Les paysages trouvent leurs singularités par leur esthétique, les personnages par un usage de la langue qui leur est propre. Bastien Lallemant alterne discours et narration  avec des textes ciselés au détail près. Chaque mot est choisi, pesé et mis à son poste pour des chansons sans accrocs, de véritables modèles d'expression. Et de cette aptitude à ne dire que l'essentiel naissent ces douze chansons, parfois intrigues, parfois simples tableaux, où se côtoient tous les sombres individus qu'on aime tant observer par le trou de la fiction. Tout ce qui n'est pas formulé est suggéré par le choix d'un mot, d'une mélodie, d'un instrument où d'une intonation. Aucun de ces ingrédients n'est jamais surdosé. L'émotion, qu'elle soit rire ou larmes, ne nous est jamais imposée. On se rend compte qu'elle est là sans même l'avoir vue venir.

 

   En guise de première séquence, un plan fixe sur le va-et-vient des vagues, recouvrant et découvrant le corps sans vie d'une femme. De même que les vagues, les voix de Bastien Lallemant et d'Armelle Pioline (chanteuse du groupe Holden) s'étendent puis se retirent, et gagnent du terrain. Les détails d'une scène révélés au compte-goutte, dans un ressassement envoûtant, comme une marée qui monte lentement et nous invite à la rêverie. Le générique parfait, celui qui génère du fantasme, juste avant de voir le film. 

 

   Cowboy, troisième chanson de l'album, est l'une de ses pépites. Un homme (d'aucuns auraient précisé "un vrai") s'adresse à une femme. Décalage entre une situation dramatiquement ancrée dans le réel, et le grotesque d'un personnage de western. Un texte d'une efficacité foudroyante servi par une interprétation remarquable, où la virilité malsaine est singée sans vergogne. Une chanson qui, au-delà du timbre de voix, nous rappelle la jubilatoire Vieille canaille de Gainsbourg. Si l'une prête à sourire et l'autre moins, vas-y que je te dégaine et que je te descends l'objet de mon malheur, dans un désespoir pathétique qu'on devine arrosé de scotch (une petite lampée mon p"tit Jack?).

 

 "J'suis un cowboy, un cowboy,

Au moindre accroc, je crache le feu, je sors mon colt,

Dans ton chemisier en champs de coton c'est la récolte,

Prends garde au plomb si tu gigotes poupée, j'suis soupe au lait,

J'suis un cowboy tu sais, j'suis un cowboy un vrai".

 

 

  

http://www.musicme.com/#/Bastien-Lallemant/albums/Le-Verger-3521383417027.html

http://www.myspace.com/bastienlallemant

http://www.bastienlallemant.fr/

 

 

Bastien Lallemant, Le verger, 2010

 

 

 

Par Pauline Bureau
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